Jean Omasombo: „Le risque est de s’enfoncer dans la loi de la jungle“

Interview TAZ de Francois Misser avec Jean Omasombo, politologue congolais

Des extrais traduits en allemand ont paru dans le TAZ du 14 septembre 2016

Dies ist die französiche Originalfassung eines Interviews, das Francois Misser mit dem kongolesischen Politologen Jean Omasombo geführt hat. Deutsche Auszüge aus dem Interview erschienen in der TAZ am 14.9.2016

  • La CENI dit ne pas pouvoir organiser l’élection présidentielle avant juillet 2017. L’opposition prétend au contraire qu’elle peut avoir lieu avant décembre. Est-il possible de l’organiser techniquement dans les délais constitutionnels ?
  • Le problème n’est pas le point d’arrivée mais le point de départ. A partir de quand on compte. Mais qu’est ce que la CENI ? C’est une structure qui travaille dans un cadre conjoncturel. Qui lui donne les ordres ? Le camp présidentiel. La question fondamentale est de savoir qui est responsable de quoi. La CENI, c’est la cellule technique. Le responsable est le gouvernement qui doit organiser les élections. En 2011, Kabila a supprimé le second tour de la présidentielle. Et n a supprimé les provinciales et les sénatoriales, prévues pour être couplées avec ce second tour. Les locales, on les a oubliées. En 2016, la CENI et le gouvernement disent que toute les élections sont importantes et qu’on doit les organiser toutes. La question qui se pose est pour qui est la règle ?  Quand c’est avantageux pour Kabila, la règle devient la règle sinon elle ne l’est plus. Ce que dit la CENI, ce sont des blagues.

  • Dans ces conditions, à quoi sert le dialogue prôné par la Communauté internationale pour éviter que le pays ne plonge dans le chaos ?

  • Et à quoi servent les élections avec Kabila comme chef de l’État ? Kabila est déclassé par la constitution. Pour cette raison, il dit que cette constitution n’est plus bonne. Depuis deux ou trois ans, Kabila cherche un autre texte pour déclasser la constitution. Pour lui, le dialogue, c’est sortir de la constitution. En octobre 2013, on a eu les concertations nationales. La raison invoquée est que la constitution qu’il avait promulguée le 10 février 2006, avait été rédigée dans un cadre de guerre. Et donc, maintenant qu’on a la paix, il faudrait qu’on se réunisse pour rédiger une constitution congolaise, car pour la constitution de 2006, nous avons été encadrés. C’était l’idée de Kabila et c’est pour cela qu’il avait appelé aux concertations pour la formation d’un gouvernement d’union nationale, qui allait nous sortir de tout le cadre politique en place. Mais une bonne partie de l’opposition avait refusé d’y participer, ce qui a provoqué leur échec. Kabila lui-même a attendu plus d’une année pour remplacer le gouvernement en décembre 2014. Mais cela n’a pas été un gouvernement d’union nationale. C’est cela qui fait que Kabila continue à s’accrocher à cette idée de dialogue. Son dialogue veut dire : « Je suis le père de la Nation. La Nation va s’arrêter si je pars parce qu’avec la mort du chef, c’est le village qui est en deuil et que moi j’ai encore la force, je dois continuer ! Venez me soutenir ! Je suis votre chef. S’il y a eu des problèmes, on peut se parler en famille. On se pardonne et on voit comment régler le différend ». Tel est le sens du dialogue appelé par Kabila !

  • Une bonne partie de l’opposition dont l’Union pour la démocratie et le Progrès Social (UDPS) et le G7 ne semble pas intéressée par le dialogue… Le dialogue a commencé le 1er septembre mais ils ne sont pas venus.

  • Ce n’est pas qu’ils ne sont pas intéressés. Mais ils perçoivent le piège de l’arbre à palabres. Cela dit il y a aussi un problème de fond : la classe politique congolaise. D’abord, il n’y a pas une opposition mais plusieurs. La seule chose qui cimente une certaine unité, c’est l’opposition à la personne de Kabila, c’est la constitution. Avant, il y avait toujours un homme providentiel que Dieu envoyait, un sauveur. Ce qui est intéressant aujourd’hui, avec cette constitution, c’est qu’elle fixe des limites de façon précise, en affirmant clairement que nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs. Cela met Kabila en difficulté. C’est pourquoi il herche le dialogue pour l’aider à contourner cet obstacle.

  • Le report de l’élection n’est possible que si la Cour constitutionnelle constate au préalable la vacance du pouvoir. Or, selon la constitution, s’il y a vacance, c’est le Président du Sénat qui assume l’intérim. De toutes façons, Kabila doit partir le 19 décembre 2016, n’est-ce pas ?

  • Ca c’est le principe. Mais je vous ai dit que la règle est faite pour certaines personnes et certaines catégories. La lecture de la règle est faite de manière circonstancielle.

  • Alors comment Kabila va-t-il contourner la constitution ?

  • Il va chercher l’exception. On va recourir au « sorcier ». Kabila va dire qu’il n’est pas responsable du retard des élections. Il va en attribuer la faute à des causes surnaturelles. Le bon Dieu va provoquer un orage qui va mouiller le texte constitutionnel et là on va trouver l’exception. Kabila ne veut pas des élections. En plus, il n’est même pas autorisé à les organiser. Il va donc dire : « notre maison est envoûtée. Les oracles nous ont dit que si vous n’abandonnez pas cette constitution, le Congo est maudit »… Le risque est de faire sortir le pays de l’espace politique pour s’enfoncer dans l’inconnu et la loi de la jungle.

  • Les Congolais du 21ème siècle vont-ils avaler une telle fable ?

  • Ca va dépendre du comportement de la classe politique congolaise qui est malheureusement médiocre. Je vois tant de gens diplômés qui ont vu dans quelles conditions Mobutu a fini et qui le qualifient de voleur. Mais aujourd’hui ils avalisent le discours de Kabila qui reproduit Mobutu à la lettre. Il devient l’homme de Dieu, envoyé pour sauver le Congo…

  • Qui l’affirme ?

  • Ce n’est pas dit dans ces termes mais on agit comme si c’était le cas. La classe politique n’a pas changé. Elle continue à fonctionner comme à l’époque de Mobutu. Cela vaut pour les aînés comme (le ministre des Affaires étrangères) Alexis Thambwe Mwamba, mais aussi pour de plus jeunes comme (le ministre de l’Information) Lambert Mendé, ou (le Ministre de l’Intérieur) Évariste Boshab. Pour eux, sans Kabila, le Congo ne peut pas exister. Mais il faut aussi sortir de cette logique du ping pong qui tend à considérer celui qui est au pouvoir comme nécessairement mauvais et celui qui est dans l’opposition forcément bon. (Le leader de l’Union pour la démocratie et le progrès social), Étienne Tshisekedi a aussi des responsabilités énormes dans la situation actuelle. On présente Moïse Katumbi comme l’alternative. Le fait est qu’étant originaire du Katanga, il déclasse Kabila. C’est une bonne chose pour ceux qui veulent voir Kabila partir. Mais Kabila et lui ont pillé ensemble dans les mines. Si l’on aime un peu le Congo, ils devraient être tous jugés ! En outre, si Kabila venait à être marginalisé, la classe politique congolaise étant ce qu’elle est, Katumbi risque de se voir reprocher son comportement d’affairiste et d’être « blanc » (NDLR : il est métis). Bref, l’avenir est des plus incertains.

  • Katumbi n’est donc pas la solution ?

  • Non. Et je suis choqué par sa récente déclaration à Jeune d’Afrique selon laquelle si Kabila accepte de partir en douceur, il va lui aménager une place. De quel de droit ? Même s’il devenait président de la République, Katumbi n’a pas ce pouvoir. Nous sommes supposés ne pas encore connaître la gravité des faits. Et Katumbi voudrait réserver un cadre digne à Kabila. En d’autres termes, cela revient à dire : « tu es voleur, tu pars avec des milliards et je suis prêt à ajouter quelques milliards si tu laisses la place ! ». La classe politique congolaise est médiocre. Mais actuellement, on assiste à une légère mutation. Le fait est qu’on ne sait pas qui va succéder à Kabila mais ce qui est certain c’est qu’il n’y aura pas un autre Dieu, un autre messie, un autre Lumumba. L’élément positif aujourd’hui, c’est la constitution. Car, à partir du moment où l’on sait qu’on ne restera pas éternellement au pouvoir, cela structure les comportements.

  • La Communauté internationale semble avoir changé d’attitude ces derniers mois. Elle appelait au dialogue pour que les délais constitutionnels de la tenue de l’élection soient respectés et on ne parle plus beaucoup des délais. C’est maintenant le dialogue pour le dialogue, pour éviter le chaos… Cette attitude et notamment celle du Facilitateur de l’Union africaine (Edem Kodjo) ne font-elles pas le jeu de Kabila ?

  • Tout le problème c’est la connaissance du Congo qu’a cette communauté internationale et la compréhension que nous avons de cette même communauté. Elle connait mal le Congo et l’Afrique. On a souvent dit que l’Occident a fait Mobutu. Mais on peut aussi dire que Mobutu a fait l’Occident. Si Mobutu est resté 32 ans au pouvoir, c’est parce que Mobutu a étudié l’Occident. Il connaissait l’Occident et savait comment le faire marcher. L’Occident tombait dans le piège. Les Occidentaux analysent le Congo à partir de leurs positions. Il y a quelques mois, on a vu la Belgique qui semble avoir une certaine expertise sur le Congo, aller dans un sens, mais les Italiens et les Espagnols ont calmé le jeu. Une décision unanime de l’Union européenne devient difficile à prendre. On se paralyse. Le temps est favorable à Kabila. Le sentiment chez les Occidentaux qui craignent Tshisekedi est qu’il ne faut pas trop ouvrir le jeu.

  • Dans la région, on voit toute une série de chefs d’Etat s’accrocher au pouvoir coûte que coûte, le dernier en date étant Ali Bongo au Gabon. Cela ne va-t-il pas conforter Kabila dans le sentiment qu’il doit défendre son bunker ?

  • Le Président angolais, José Eduardo dos Santos aurait dit à Kabila qu’il n’avait qu’à faire ce que font les autres : rester au pouvoir. Au Burundi, Nkurunziza a réussi à se faire élire malgré la constitution. Au Rwanda, Kagame prend les dispositions pour se succéder à lui-même. Au Congo-Brazzaville, Sassou a réussi à changer la constitution pour se faire réélire. Et puis il y a l’argument qui tue prononcé par Boshab : est-ce qu’on peut prendre sa retraite à quarante ans ? Mais ce qui défavorise Kabila c’est que la constitution congolaise est bien plus musclée que celle des pays voisins. En outre, Kabila est desservi par la comparaison avec Mobutu. Il n’a pas toutes les qualités de Mobutu. Mobutu était une autorité. Kabila formellement est en place, il a le contrôle l’armée, mais il n’a pas de charisme. Mobutu, toque de léopard, canne, faconde, etc… incarnait l’autorité. Il justifiait son pouvoir par le besoin de remettre l’ordre avec les rebellions et les sécessions. Kabila justifie le sien en disant qu’il faut déclasser le pouvoir de Mobutu mais il fait la même chose. On peut tromper les gens une fois mais pas deux. Les temps changent. Si Kabila veut rester au pouvoir, il va se trouver en difficulté… Il apparaîtra comme un rebelle pour l’opposition et l’opinion nationale.

  • Le ministre de l’information et d’autres officiels disent qu’il y a un danger djihadiste au Nord-Kivu…

  • Cela fait rire. Actuellement, on parle de l’Etat islamique qui s’installe en Afrique et au Congo. On connaissait l’islam, c’est une donnée, mais maintenant que l’islamisme est assimilé au terrorisme, on dit ce qui peut rendre l’Occident réceptif à ce discours pour qu’il ait une attitude plus soft envers Kabila et le laisse agir à sa guise.

Jean Omasombo est chercheur au Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervuren en Belgique et directeur du Centre d’Études Politiques à l’Université de Kinshasa. Il est aussi co-éciteur de l’annuaire „Conjonctures Congolaises“ aux Éditions Harmattan.

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